Entrevue avec Jane Savage – Première partie : Prix du carburant à la pompe, collusion et prix du diesel
Jane Savage est présidente et chef de direction de la Canadian Independent Petroleum Marketers Association, la CIPMA. (Site en anglais) Ce regroupement d’entreprises représente 15 % du volume de pétrole liquide au pays.
Ingénieure et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires (MBA), Jane cumule 29 années d’expérience dans l’industrie pétrolière, dont 22 auprès de grandes sociétés, un milieu traditionnellement réservé aux hommes. Au cours des prochaines semaines, je vous dévoilerai des extraits de mon entrevue téléphonique du 28 janvier dernier avec Jane.
Andrew : Jane, c’est un plaisir de vous parler aujourd’hui. Vous avez compris que le contenu de cette entrevue sera utilisé sur le blogue Parlons TDI de Volkswagen, n’est-ce pas?
Jane : Oui, je sais que notre conversation s’adresse à une communauté Web ouverte à tous. Merci de m’avoir invitée.
A : Et vous ne savez pas de quoi nous allons parler aujourd’hui…
J : C’est ça. Mais il faut préciser que nous nous connaissons. Nous nous sommes rencontrés l’an dernier à la Canadian Fuel Marketers Conference, à Ottawa, et nous avons assisté ensemble à un match des Sénateurs. Mais c’est bien une entrevue improvisée pour moi. Je ne connais pas les questions que vous allez me poser et je vous fais confiance pour ne pas m’acculer au pied du mur sur certains sujets. C’est bien un blogue sans parti pris, n’est-ce pas?
A : Parfait, on est sur la même longueur d’onde. Allons-y maintenant.
Le prix du carburant à la pompe
A : En juillet dernier, le prix du carburant à la pompe atteignait les 1,50 $ le litre. Ces jours-ci, il est plutôt dans les 0,80 $. Que s’est-il passé?
J : Un mot : spéculation.
A : Ça me semble une réponse un peu facile. Les grandes compagnies pétrolières ont réalisé des profits records pendant cette période. Que s’est-il vraiment passé?
J : Vraiment, c’est la spéculation. Pensez-y. Il y avait lieu de spéculer… les investisseurs voulaient réaliser des profits avec les contrats à terme sur le pétrole brut, pas en achetant et en vendant simplement le pétrole. La même chose s’est produite en alimentation. Il y avait beaucoup d’investisseurs qui cherchaient à placer leurs capitaux.
A : Qu’est-ce qui a suscité cet « intérêt spéculatif » pour le brut?
J : Andrew, à la Conférence d’Ottawa en avril dernier, de quoi on nous parlait? De la demande chinoise. De la demande indienne. Du pic pétrolier. Des changements climatiques. Du carbone. Des gaz à effet de serre. Rappelle-toi les manchettes d’il y a un an. On ne parlait que de ça. La communauté financière a réagi.
A : Le retour du baril à 150 $, c’est pour quand?
J : Hum… je déteste faire des prévisions sur les prix du pétrole; c’est un piège. Mais pour vous, Andrew, je vais me mouiller et prédire que ça sera long.
A : Dans l’industrie pétrolière, Jane, ça veut dire quoi, « long »?
J : À mon avis, 5 à 10 ans. C’est une question d’offre et de demande. Tout le monde sait que les hydrocarbures (le pétrole brut) sont une ressource limitée. Les stocks ne sont pas infinis. Alors, avec la conjoncture économique que nous connaissons, une récession qui devrait vraisemblablement durer 5 ans, on ne devrait pas voir le baril de pétrole atteindre les 150 $ avant 10 ans. À moins que les caisses de retraite ne fassent l’erreur d’investir dans des marchés aussi instables que les matières premières.
Collusion
A : Les consommateurs sont cyniques. Ils voient l’industrie pétrolière comme un grand monopole où les prix sont fixés d’avance. Une affaire de collusion. Comment réagissez-vous à ces accusations?
J : J’entends ça tous les jours. Ce sujet est sur toutes les lèvres. Mais en fait, ce qui semble être un manque de concurrence de la part des détaillants est en fait une féroce concurrence. Regardons un instant l’autre côté de la médaille, Andrew. Imaginez que vous êtes le propriétaire d’un poste de carburant liquide, un poste d’essence pour les consommateurs en général ou, pour les lecteurs de votre blogue TDI, un poste de diesel propre. De l’autre côté de la rue, il y a votre concurrent. Comme conducteur, où irez-vous? Les prix sont fixés pour maintenir le volume d’affaires à la pompe, attirer les clients, et ainsi générer des ventes de produits « dérivés » (les produits de la section dépanneur) et des profits. La marge de profit au détail sur le carburant est très mince; c’est trop facile d’aller de l’autre côté de la rue.
Prix du diesel
A : Parlons maintenant du prix du diesel. Pourquoi le diesel est-il maintenant vendu plus cher que l’essence? C’est nouveau. Est-ce que ça va devenir la norme?
J : D’ici un an, les prix du diesel vont se rapprocher ou égaler ceux de l’essence. Oups, voilà que je fais encore des prédictions…
A : C’est de toute manière ce à quoi on s’attend étant donné que le diesel coûte moins cher à raffiner que l’essence. Cela devrait logiquement mener à un prix à la pompe inférieur, non?
J : En fait, c’est à moitié vrai. Tout est dans les détails. Dans le passé, les dépenses en immobilisations à l’étape du raffinage étaient moins élevées. « Étaient » parce que le diesel à faible teneur en soufre a augmenté les coûts de raffinage en capital. Les périodes d’amortissement sur ce capital ont bien sûr un impact sur les coûts, mais c’est un calcul propre à chaque raffinerie. Dès qu’un baril de brut entre dans le processus de raffinage, les coûts sont similaires pour l’essence, le diesel, le kérosène, le mazout… et dépendent de chaque raffinerie.
A : Et l’offre et la demande? Avec la récession actuelle, je me serais attendu à une diminution de la demande en diesel et à ce que les prix suivent la même courbe.
J : À mon avis, vous avez raison. C’est pourquoi je pense que l’écart entre les prix de l’essence et ceux du diesel va tendre à diminuer. Dans l’industrie pétrolière, nous voyons le diesel comme un indicateur de la situation économique. L’économie et le diesel sont interreliés. Le diesel et le produit intérieur brut (PIB, la mesure de tous les biens et services produits dans un pays) suivent les mêmes tendances. Le diesel va ressentir la récession, mais moins le gaz naturel, le propane, le mazout et même l’essence.
A : Pourquoi associer le PIB et le diesel?
J : Prenons les autoroutes. Les marchandises voyagent en grande partie par camion. Et la demande pour les biens transportés par camion est en baisse.
Nous continuerons notre discussion avec Jane dans d’autres billets. Nous parlerons de biocarburant, de biodiesel, de diesel propre, du Canadian Renewable Fuel Summit, de diesel à faible teneur en soufre, des écarts de prix du diesel, de la réglementation des prix du carburant et de la station-service de 2030.
Pour lire la seconde partie de cette entretevue, cliquez ici.
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